[...]Dobbs et Curtin durent à maintes reprises refaire le chargement. Une fois, tandis qu'ils y étaient occupés, avec force jurons, leurs propres ânes se dispersèrent ; il fallut aller les rechercher. Cela ne serait pas arrivé, s'ils avaient été trois. Ils pestèrent contre Howard ; mais cela ne leur servit pas à grand-chose, sinon à les rendre ridicules à leurs propres yeux, puisque Howard ne pouvait les entendre. Ils sacrèrent alors contre les ânes. Mais ceux-ci ne leur répondirent pas et ne les prirent pas au sérieux : ils allaient leur chemin, broutant ici un brin d'herbe, là quelques pousses feuillues, dès qu'ils pouvaient attraper une seconde pour remuer leur langue sans être poussés par l'animal qui venait derrière. A la fin, les deux camarades s'injurièrent mutuellement, se firent les reproches les plus mal fondés, s'accusant de vieilles fautes, rien que pour entendre la riposte, et, l'ayant entendu, en prendre prétexte pour s'échauffer davantage. Ce sont toujours les ripostes qui amènent les querelles. Comment espérer que l'un des deux aurait assez de calme et de douce philosophie pour ne point répondre aux injures, aux accusations, aux allusions grotesques ? Curtin marchait en tête de la caravane, Dobbs en queue. Par-dessus la tête des ânes, ils ne cessaient de se lancer l'un à l'autre des mots à double sens et des insanités. Les ânes, eux, admirables de patience, marchaient posément entre les deux hommes ; ils dressaient leur longues oreilles tantôt en avant, pour attraper un formidable juron de Curtin, tantôt en arrière, pour accrocher l'apostrophe vigoureuse que Dobbs renvoyait à Curtin. Ceux des ânes qui trottaient l'un à côté de l'autre en arrivèrent même à se frotter mutuellement le nez, à chuchoter entre eux et à railler effrontément leurs maîtres en ouvrant une large bouche. Si le sentier devenait trop étroit, ils se mettaient à la suite l'un de l'autre ; le premier tournait alors la tête en arrière et semblait dire au suivant qu'il avait compris : il serait bien entendu qu'ils avaient tous deux leur avis sur le sujet. Si Dobbs et Curtin avaient observé un seul instant leurs bêtes, ils auraient pu se faire une idée de la vraie sagesse universelle. Mais qui oserait avouer qu'il a pris un âne pour modèle ?" (B. Traven, Le Trésor de la Sierra Madre, trad. par Henri Bonifas et adapté par Charles Baudouin, Paris, 10/18, "Domaine étranger" 1987, p. 206-207).