"Si ces Parisiens des années soixante avaient pu imaginer qu'ils seraient expulsés de leur ville pour aller vivre en ces mornes plaines desservies par de sombres trains qu'ils prendraient quotidiennement ; si ces Parisiens des années soixante avaient pu imaginer qu'ils voyageraient écrasés les uns contre les autres par leurs tristes coreligionnaires salariés, serfs domestiqués comme eux-mêmes ; si ces Parisiens des années soixante avaient pu imaginer qu'ils finiraient esclaves de ces transports qui leur volent une grande partie de leur vie, alors, sans aucun doute, ils auraient éclaté de rire en appréciant la farce à sa juste valeur tout en se moquant du farceur. C'est pourtant devenu la réalité ! L'époque a hypocritement offert aux populations laborieuses des semaines moins chargées, mais elle s'est bien gardée de leur parler du temps qu'ils engloutiraient dans les gouffres chronophages des embouteillages ou des transports en commun qui les relient - toujours plus loin pour leur offrir un confort toujours plus artificiel - à leur lieu de servilité : Saint-Denis-Paris-I, Cergy-Paris, Beauvais-Paris-II, puis Amiens-Paris-III, Lille-Paris-IV, et ainsi de suite, tous les matins et tous les soirs.

Leurrés encore une fois, les hommes se sont jetés sur la poudre d'ombre de perlimpinpin du temps libre qu'on agitait devant leur vue devenue basse, et on lâché une proie dont ils avaient de toute façon déjà été dépossédés : la délicieuse et enivrante sensation de l'écoulement de la vie."

Matthieu Gondor, Laissez toute espérance... : Première partie : Chants I-XVIII : roman, Fantasmak Editions, p. 139.