« Vous pensez bien, mes petits amis, que ce n’est pas uniquement à titre de prunes, ni sans le plus sérieux des motifs que je viens de me livrer à d’intarissables jérémiades sur l’imminente disparition des arbres, causée par la de plus en plus folle consommation de papier imprimé.

De derrière la tête, oh ! j’avais mon idée.

Comme dirait si bien mon maître François Coppée.

Et cette idée, j’aime autant l’avouer tout de suite, car, aussi bien, vous ne serez pas longs à vous en apercevoir – cette idée c’est le lancement d’une brave petite affaire appelée à révolutionner le monde entier, tout bêtement.

Surtout à la petite épargne, depuis quelque temps si éprouvée, je m’adresse, mais aussi à la grande et principalement à la moyenne.

Les capitaux ne provenant pas d’épargne sont également invités à jeter un coup d’œil sur l’exposé ci-dessous ; tout ce qu’on leur demande à ces agents, c’est d’être disponibles.

Le but de notre nouvelle société, but éminemment anticataclysmal et géophile, vous le devinez d’ici : suppression de l’emploi du papier partout où cette substance ne se trouve pas strictement indispensable, et son remplacement par des matières ou procédés plus conformes à l’état actuel des connaissances humaines.

Les enorgueillis qui, par stupide analogie, vaniteusement caractérisent notre epoque comme « l’âge du papier » sont d’effroyables niais imbéciles, à torpiller dans les vingt-quatre heures.

N’en doutez pas : au regard de nos rosses de petits-neveux, le papier apparaîtra plus brut encore que le paléontologique silex plus ou moins taillé.

Ah ! chers amis, soupé, soupé, de ces errements.

Continuons, fichtre, à publier des journaux des revues et des livres.

Qu’à pleins flots circule et nous pénètre la torche de la pensée humaine !

Que la Vérité, la Justice, la Beauté nous roulent éperdus en leurs vagues d’amour, d’harmonie et de rythme !

Que... !

... Mais revenons aux choses sérieuses.

... Le but de notre nouvelle société, répétons- le, c’est la suppression catégorique du papier dans ce petit monde des quotidiens, périodiques et autres ouvrages jusqu’à présent tributaires de l’exclusive, de la barbare typographie.

Ne nous attardons pas à dissiper la stupeur des personnages si tellement ancrés dans le mystérieux passé, comme dit M. Pourquery de Boisserin, que l’idée tant soit peu nouvelle, continue-t-il à s’exprimer, les jette en des abysses de perplexité.

Un journal sans papier !

Une revue sans papier !

Un roman sans papier !

Et pourquoi pas ?

La nouvelle société en question s’apprête à publier très incessamment sa première publication, un journal quotidien portant ce nom significatif : La Pellicule , on va voir pourquoi.

Les abonnés de notre journal (le mieux informé, le plus littéraire du monde entier) recevront en même temps que le premier numéro, un petit appareil ressemblant fort à une lanterne magique, mais infiniment plus simple, appareil muni de ses accessoires avec la façon, d’ailleurs élémentaire, de s’en servir.

Notre organe, La Pellicule, parviendra chaque matin à nos abonnés sous forme d’une légère carte transparente, pas plus énorme qu’une carte à jouer.

Cette carte, insérée dans la rainure ad hoc, un bouton qu’on pousse, et sur la toile en face vient se projeter la plus clairement lisible de nos gazettes françaises et même étrangères.

Le miracle s’est simplement accompli par microphotographie des huit ou douze pages d’un immense journal sur la mignonne et sus-indiquée pellicule.

Nous étudierons prochainement les avantages financiers, la puissante moralisation et le chambardement dans les vieilles coutumes de la bourgeoisie française que ne manquera pas d’apporter notre curieuse innovation.

Pour souscrire, se hâter.

Bien que très occupé en ce moment, je recevrai volontiers les fonds de nos futurs actionnaires.

Encore une fois, pour éviter les regrets, se hâter. »

Extrait de : Alphonse Allais. Plaisir d'humour. Choix de 40 contes. La Bibliothèque électronique du Québec. Collection À tous les vents. En ligne : http://beq.ebooksgratuits.com/vents/Allais_Plaisir_dhumour.pdf